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LA PROBLEMATIQUE DES GENRES
LITTERAIRES.
Bilan des recherches et nouvelles
orientations
Karl Canvat
(Professeur invité à
l'Université de Rennes)
(CEDOCEF, Facultés universitaires
Notre-Dame de la Paix)
Dans l'avant-propos d'un récent
numéro de la Revue belge de philologie et
d'histoire, on peut lire:
L'actuelle décennie connaît un
véritable renouveau des études
relatives aux genres, qui se traduit tant par le
nombre des publications que par la qualité
de la réflexion (1997 : 613).
"Renouveau": le terme n'est pas
exagéré. Après une "ère
du soupçon" due, d'une part, à la
difficulté, pour les études
littéraires, de cerner leur objet et de
définir une unité de méthode,
d'autre part, à un retour de
l'idéologie de l'Art absolu (ou de l'absolu
de l'Art) avec ses corollaires obligés, le
goût, l'ineffable, la jouissance pure (J.-M.
Schaeffer, 1996), la problématique des
genres, notamment des genres littéraires, a
connu, ces derniers temps, un regain
d'intérêt, dont témoigne la
publication d'un certain nombre d'ouvrages et
d'articles importants (J.-M. Schaeffer, 1986, 1989,
1990, 1995, 1996, 1999 ; D. Combe, 1989, 1992 ;
J.-M. Adam, 1992, 1999
), ainsi que de
numéros de revues (Poetics, 1981 ; Poetics
today, Poétique, Etudes de linguistique
appliquée, 1987, 1991 ; Enjeux, 1996 ; La
Licorne, 1992 ; Les Cahiers des
paralittératures, 1990 ; Pratiques, 1987,
1989, 1997 ; Recherches, 1990
).
Le moment est peut-être venu de tenter de
dresser un état des lieux. Quelles sont les
questions qui se posaient encore naguère ?
Sur quels points a-t-on avancé ? Quelles
sont les orientations nouvelles des recherches
?
1. Problématique
La réflexion sur les genres
littéraires n'a jamais cessé de se
heurter à un certain nombre de
problèmes, de "noyaux de résistance",
pour reprendre l'expression de J.-M. Caluwé
(1987 : 149). Certains sont d'ordre
théorique, d'autres d'ordre
épistémologique, d'autres encore,
d'ordre historique. De manière lapidaire et
sans prétention à
l'exhaustivité, on peut les formuler comme
suit :
- Qu'est-ce qu'un genre littéraire ?
- Quelle est la consistance théorique de
la notion de genre littéraire ?
- Quels sont les constituants de la notion de
genre littéraire ?
- Quelles relations un texte entretient-il avec
"son" genre ?
- Quelles sont les relations entre les
catégories génériques
"exogènes" (savantes) et les
catégories génériques
"endogènes" (ordinaires) ?
- D'où vient la notion de genre
littéraire et comment a-t-elle
évolué au fil du temps ?
- Pourquoi y a-t-il des genres
littéraires ?
2. Bilan des recherches
2.1. Qu'est-ce qu'un genre
littéraire?
Sous cette question banale, d'apparence toute
simple, appelant une réponse qui le serait
tout autant, s'en dissimule en fait une autre,
proprement ontologique, qui n'est pas sans rappeler
la querelle médiévale des universaux
: "les genres existent-ils? Et, si oui, de quelle
existence?". Cette querelle a mis face à
face, on s'en souvient, deux protagonistes que l'on
retrouve s'agissant des genres : les
réalistes et les nominalismes (J.-M.
Schaeffer, 1986). Pour les réalistes, les
genres ont une existence en soi : F.
Brunetière pensait ainsi que les genres
naissaient, vivaient et mouraient comme des
organismes vivants ; pour les nominalistes, au
contraire, les genres n'ont aucune
réalité, ce sont des
catégories abstraites, transcendantes en
quelque sorte, par rapport aux textes : B. Croce
considérait ainsi les genres comme des
"pseudo-concepts", de simples "étiquettes"
utiles pour les classements des
bibliothécaires .
Pour sortir de ce dilemme, K. W. Hempfer a
proposé d'adopter une position
"constructiviste" : les genres sont des
constructions conceptuelles résultant des
interactions entre les sujets (les scripteurs, les
lecteurs) et des objets de connaissance (les
textes) (1973 : 271).
D'un dilemme, on est, en fait, passé
à un trilemme. En effet, comme l'a
noté J.-M. Schaeffer, ces trois positions
sont convergentes en ce qu'elles instituent une
extériorité d'ordre ontologique entre
texte et genre :
[u]ne telle extériorité
réciproque (
) ne s'impose que si on
réifie le texte, c'est-à-dire si on
le considère comme un analogon d'objet
physique, et si on voit dans le genre un terme
transcendant "portant sur" cet objet quasi physique
(1986 : 184).
On songe inévitablement à Platon,
pour qui les objets empiriques n'étaient que
de pâles copies des Idées
éternelles.
Tout ce qu'on peut dire à ce stade encore
embryonnaire de la réflexion, c'est que les
genres sont des catégories permettant de
réunir, selon certains critères, un
certain nombre de textes présentant des
"airs de familles" (Familienähnlichkeiten),
comme disait Wittgenstein. Mais quelle sorte de
catégorie ? A quel niveau d'abstraction se
situe-t-elle par rapport aux textes et aux
uvres et par rapport à la
littérature ? Et quels sont ces
critères ? En fait, comme on le voit, de
nouveaux problèmes
épistémologiques surgissent
liés notamment à la constitution des
catégories ou des classes,
c'est-à-dire à l'activité de
catégorisation/classification, à ce
que P. Tort, dans un ouvrage magistral, a
appelé la "raison classificatoire"
(1989).
Toute activité de
catégorisation/classification passe par
l'établissement de traits distinctifs, ce
qui dépend à la fois des objets de
réalité à
catégoriser/classer et de la démarche
de catégorisation/classification.
Considérons les objets de
réalité, d'abord. Quels sont les
traits distinctifs permettant d'établir
l'identité (ou la différence) de
plusieurs objets ? Selon L. J. Prieto, un objet
présente toujours une infinité de
caractéristiques. Or,
[à] partir du moment où un
objet présente un nombre infini de
caractéristiques, on peut toujours lui
reconnaître un nombre infini
d'identités spécifiques ; et à
partir du moment où une
caractéristique donnée d'un objet
peut aussi toujours faire partie des
caractéristiques d'un autre objet, chaque
objet peut toujours partager n'importe laquelle de
ses identités spécifiques avec un
nombre infini d'autres objets (1987 : 32-33 ; voir
aussi 1992 [1990] : 133).
Autrement dit, le nombre de traits distinctifs
à partir desquels on peut comparer deux
objets quelconques est toujours potentiellement
indéfini, sinon infini. Il en va ainsi des
textes. C. L. Stevenson a d'ailleurs montré
que la description de n'importe quelle classe de
textes ne peut être fondée sur une
énumération finie de traits
distinctifs stables, mais seulement sur une
"moyenne pondérée", ce qui s'explique
par le fait que la constitution de ces classes
résulte de processus de sédimentation
historique complexes (1992 [1990] :
170-181).
Quant à la démarche de
catégorisation/classification, on
considère généralement qu'elle
procède par l'établissement de traits
distinctifs des objets et par leur ordonnancement,
de proche en proche, jusqu'au "genre lointain" : la
catégorie "oiseau", par exemple,
étant définie par la possession de
traits comme "a des ailes", "pond des oeufs", "est
capable de voler", etc. , le moineau sera
considéré comme un oiseau, au
même titre que le corbeau, l'aigle, etc.
En fait, ce modèle, d'inspiration
aristotélicienne, ne rend pas compte de la
complexité de l'activité de
catégorisation/classification : que faire,
par exemple, des pingouins et des autruches qui ne
sont pas tout à fait des oiseaux comme les
autres (les premiers n'ont pas vraiment des ailes
et les secondes ne peuvent pas voler
) ? Les
recherches en psychologie cognitive ont
montré que les catégories ne sont pas
stables, rigides, données une fois pour
toutes : résultant de l'interaction entre le
monde et le système cognitif de l'individu,
elles sont, à la fois, structurées,
souples et ouvertes. Une catégorie comme
celle de "mère", par exemple, ne peut
être réduite à un ensemble de
traits déterminés qui en
constitueraient la définition ("femme qui a
mis au monde un ou plusieurs enfants"), parce
qu'elle combine plusieurs modèles cognitifs
distincts, variables selon les circonstances: le
modèle de la naissance, le modèle de
la nourriture, le modèle conjugal, le
modèle génétique...
L'introduction d'une nouvelle
caractéristique (par exemple, l'apparition
de mères porteuses) oblige à revoir
la définition d'une catégorie (E.
Rosch et B. B. Lloyd, 1978 ; G. Lakoff, 1987 ; J.
Molino, 1993).
Au lieu de procéder par un raisonnement
abstrait, fondé sur l'existence d'ensembles
bien délimités de
propriétés, l'activité de
catégorisation semble plutôt
fonctionner par regroupements autour de
"prototypes". Introduite il y a quelque temps en
psychologie cognitive pour penser la manière
dont les sujets catégorisent (E. Rosch, B.
B. Lloyd, 1978), reprise par la sémantique
lexicale pour décrire les pratiques
spontanées de désignation (G.
Kleiber, 1990 ; D. Dubois et al., 1991), cette
notion permet d'ordonner les membres d'une classe
selon leur plus ou moins grande "typicalité"
(ou représentativité).
Très sommairement résumée,
la théorie du prototype pose que les
catégories ne sont pas constituées
d'unités homogènes, partageant
chacune l'ensemble des propriétés
caractéristiques de la catégorie. Les
catégories s'organisent autour
d'unités considérées comme
"prototypiques", qui vérifient le plus grand
nombre de ces propriétés, mais elles
comprennent aussi des exemplaires plus ou moins
marginaux ou atypiques, qui n'en vérifient
qu'un certain nombre, voire que quelques-uns. En
Europe et en Amérique du Nord, par exemple
(ailleurs, il en irait sans doute autrement), le
moineau est considéré comme plus
représentatif de la classe des oiseaux que
la poule ou l'autruche : le moineau est ainsi le
prototype de l'oiseau ; quant aux poules et aux
autruches, elles s'ordonnent par rapport au
prototype selon des "gradients de
typicalité" (E. Rosch, B. B. Lloyd,
1978).
O4 O3 O2 O1
+ + + +
+ + +
+ +
+
Si les genres littéraires peuvent donc
être conçus comme des
catégories de textes présentant
certaines ressemblances, ces catégories
doivent être envisagées en termes de
typicalité et de graduation : un texte n'est
jamais qu'un exemplaire plus ou moins
représentatif d'un genre.
2.2. Quelle est la consistance
théorique de la notion de genre?
Autre problème : celui de la consistance
théorique de la notion de genre. De nombreux
modèles se sont succédés,
relevant de paradigmes et de champs disciplinaires
très différents : philosophie
(Platon, Aristote, Hegel, Staiger
), biologie
(Brunetière), formalisme (Propp,
Tomachevski, Jakobson
), anthropologie
(Jolles, Frye), linguistique (Hamburger, Weinrich,
Adam, Bronckart
), pragmatique
(Bakhtine)
Les modèles philosophiques sont
relativement redondants. Les quelques changements
qui peuvent être observés n'affectent
jamais que la distribution des catégories du
"lyrique", de "l'épique" et du "dramatique"
au sein de modèles qui restent donc pour la
plupart obstinément triadiques. Cette
idée, dont G. Genette a montré
qu'elle trouvait son origine dans une
réinterprétation erronnée et
une extension abusive des catégories
"modales" (narratif/dramatique) d'Aristote (1979),
se retrouve chez Hegel (1979) et chez Staiger
(1946), mais aussi chez Hamburger (1986
[1957]) (où la triade devient une
dyade), chez Jakobson (1963, 1973)
Or, si
l'on peut admettre sa validité pour la
littérature classique (et plus encore pour
la théorie de la littérature du
Classicisme (A. Kibédi Varga, 1970, 1990)),
on peut douter de son intérêt pour
l'ensemble de la littérature occidentale, a
fortiori mondiale : la littérature chinoise,
par exemple, ignore l'épopée...
Cette étonnante constance tient, bien
sûr, à l'ancienneté et à
l'"autorité" du modèle
aristotélicien et à sa force de
systématisation, d'organisation et de
structuration (Cl. Guillen, 1971). Il n'en reste
pas moins que les modèles qui s'en inspirent
sont, pour la plupart, relativement autonomes par
rappport aux pratiques effectives d'écriture
et de lecture et qu'ils en restent à des
préoccupations essentiellement
classificatoires. De là, le glissement
fréquent d'une attitude descriptive à
une attitude prescriptive et normative : les genres
sont étiquetés, enfermés dans
des définitions abstraites
présentées comme définitives,
avec un dogmatisme qui nie toute souplesse et toute
relativité. Selon J. Derrida, cette
particularité s'explique peut-être par
la nature généalogico-taxinomique de
la notion de genre :
(...) dès que du genre s'annonce, il faut
respecter une norme, il ne faut pas franchir une
ligne limitrophe, il ne faut pas risquer
l'impureté, l'anomalie ou la
monstruosité. (...) [L]es genres
doivent ne pas se mêler. Et s'il leur arrive
de se mêler, par accident ou par
transgression, par erreur ou par faute, alors cela
doit confirmer, puisqu'on parle alors de
"mélange", la pureté essentielle de
leur identité. Cette pureté
appartient à l'axiome typique, c'est une loi
du genre (...) (1986 : 253).
On observe également que la plupart des
modèles génériques
"classiques" se donnent pour naturels et
universels, alors qu'ils ne sont que des
constructions historiques, par conséquent
contigentes (G. Genette, 1979 : 49). En somme, on
ne peut que s'accorder avec le critique
américain P. Hernadi, qui note avec humour
:
(...) il a souvent été plus facile
de construire des systèmes de classification
générique que d'en éviter
d'inutiles (1972 : 4).
Les travaux des Formalistes russes (T. Todorov,
1965) et surtout ceux de M. Bakhtine (1984),
prolongés ces dernières années
par J.-P. Bronckart dans un cadre théorique
plus construit (1996), présentent, en
revanche, un grand intérêt. On peut
retenir plusieurs éléments
fondamentaux (J.-M. Adam, 1999 : 87-93) :
- l'infinie diversité, synchronique et
diachronique, des genres ;
- la conception des genres d'une époque
déterminée comme formant
"système" ; le système
générique est en équilibre,
mais la transformation d'un genre (de sa forme
et/ou de sa fonction) peut affecter les autres et,
par là, la stabilité du
"système": d'où les évolutions
(idée reprise dans un autre cadre
théorique par I. Even-Zohar et J. Lambert)
;
- l'impossibilité d'établir une
classification logique et ferme des genres, puisque
leur distinction est toujours historique,
c'est-à-dire justifiée uniquement
pour un temps donné ;
- la conception des genres sont des formes
communicatives historiquement construites par
diverses formations sociales en fonction de leurs
intérêts et de leurs objectifs propres
;
- la distinction entre "genres primaires" et
"genres secondaires", "formes simples" et "formes
complexes" (idée de Bakhtine et de
Jolles);
- le caractère normé des genres,
qui n'interdit pas la variation et rend possibles
les interactions verbales (idée de
Bakhtine).
2.3. Quels sont les constituants de la notion
de genre littéraire?
L'extrême
hétérogénéité de
la notion de genre rend difficile toute tentative
de formalisation de ses constituants. Sur ce point,
tous les théoriciens s'accordent et la
diversité disciplinaire des approches
actuelles de la problématique des genres
(sémiotique textuelle, stylistique, analyse
du discours, ethnolinguistique, sociologie
culturelle...) confirme cette
difficulté.
Cette
hétérogénéité de
la notion de genre n'est cependant pas
aléatoire : elle peut être construite,
en effet, à la condition de s'entendre sur
les notions de "discours", de "texte" et de
"littérature", telles que les
définissent l'analyse du discours, la
linguistique textuelle et la sémiotique.
Texte/Discours
Abondamment utilisée, la notion de
"texte" n'est pas souvent définie de
manière très claire. On a pris
l'habitude aujourd'hui de distinguer
· le "texte" comme
- objet concret, matériel, empirique : la
chaîne parlée ou écrite formant
une unité communicationnelle (dont s'occupe
l'analyse textuelle), et comme
- objet abstrait : la structure, le "type" (dont
s'occupe la linguistique textuelle);
· le "discours" comme comme texte en situation,
produit dans une situation déterminée
(participants, institutions, lieu, temps) (D.
Maingueneau, 1996 ; J.-M. Adam, 1999).
Tout texte est le produit d'un réseau
complexe de déterminations
extralinguistiques. Le matériau linguistique
n'est donc que l'une de ses composantes. L'autre
est tout ce que lui apporte son énonciation
et, d'une manière plus
générale, son contexte. Un texte est
notamment toujours produit dans le cadre d'un
système de règles qui fonde
l'unité d'un ensemble
d'énoncés socio-historiquement
circonscrit, ce que M. Foucault appelle les
"formations discursives" (1969), comme la
littérature, par exemple. Par ailleurs,
"texte", "discours" et "formation discursive" sont
eux-mêmes pris dans le réseau
serré de ce que Bakhtine appelait
l'"interdiscours", qui est l'ensemble des discours
avec lesquels un discours donné entre en
relations et qui définit un espace de
régularités discursives contraignant
la production des discours . Enfin, il convient de
ne pas oublier que tout texte a une visée
pragmatique (distraire, émouvoir, faire
rire, informer...), que tout texte est une "action
discursive". En d'autres termes, les textes
relèvent toujours de genres discursifs,
lesquels sont réglés, au niveau
discursif, par les "formations discursives" et par
l'"interdiscours", et déterminés, au
niveau pragmatique, par les "actions
discursives".
Un texte est, par conséquent, un objet
complexe, ouvert et instable et sa description ne
peut se réduire au seul système de la
langue. Elle doit tenir compte des
déterminations contextuelles, notamment
sociales, idéologiques, historiques...
Genres discursifs/genres littéraires
Le problème de la
spécificité de la littérature
est ancien et a reçu des réponses
très diverses selon les époques et
les paradigmes dominants : l'imitation de la
réalité, le "Beau", la "forme" (ou
"structure"), la "littérarité" (T.
Todorov, 1979).
A l'heure actuelle, comme en conviennent de
nombreux théoriciens, la question de la
spécificité de la littérature
semble bien liée à des
décisions institutionnelles (J. Dubois, 1978
; Th. Aron, 1984 ; Y. Reuter, 1990 ; P. Bourdieu,
1991 ; J.-M. Klinkenberg, 1991 ; G. Genette, 1991 ;
A. Compagnon, 1998
). La "littérature"
est une construction socio-idéologique
produite par le champ littéraire,
système d'agents et de positions,
structuré par des rapports de force
(solidarité/opposition) autour de biens
spécifiques (les "biens littéraires")
et régi par des intérêts et des
valeurs qui lui sont propres
(originalité...). Rien, donc, sinon une
série de conventions historiques et de
décisions socio-institutionnelles
définies par "l'institution
littéraire" ne distingue ce qui est
"littérature" de ce qui ne l'est pas, ce qui
explique que certains textes puissent, à
certains moments, être
considérés comme "littéraires"
et d'autres cesser de faire partie de la
littérature.
Ce relativisme rend suspecte la notion de genre
littéraire. Pour Bakhtine, il n'y a que des
"genres du discours" et les genres
littéraires n'en constituent qu'une
variété particulière. Les
genres littéraires (ou "seconds")
dériveraient des genres quotidiens
("premiers"), formes antérieures, plus
élémentaires en quelque sorte
(1984).
Toutefois, si la "littérature" n'existe
pas en tant qu'essence, le champ littéraire,
du moins, existe, avec ses agents et ses
institutions, et c'est lui qui désigne plus
particulièrement certains textes comme
"littéraires" en les dotant d'une valeur
spécifique. Ces textes font l'objet d'une
ritualisation, dont la codification
générique est l'une des formes ou,
plus exactement, l'une des "figurations"
fondamentales. Par "figuration", on entendra ici
une régularité contingente
définie par convention et
auto-perpétuation, investie en outre d'une
valeur esthétique.
On admet donc aujourd'hui que, si les genres
littéraires ne diffèrent pas
fondamentalement des autres "genres du discours",
le système de contraintes spécifiques
que fait peser sur eux la formation discursive
appelée "littérature", dans sa double
composante historique et socio-institutionnelle
leur confère un statut symbolique
différent et les dote d'un fonctionnement
sémiotique et linguistique
spécifique.
Cette mise au point étant faite, on peut
tenter de distinguer les différents
constituants des genres littéraires.
Diverses propositions ont été faites.
P. de Meijer a proposé de distinguer quatre
types de constituants : énonciatifs,
formels, sémantiques et fonctionnels (1985).
J.-M. Caluwé (1987) en distingue six :
formels, discursifs, modaux, thématiques,
idéologiques, fonctionnels. J.-M. Schaeffer,
pour sa part, en distingue cinq :
énonciatifs, réceptifs, fonctionnels,
thématiques et formels (1989). Elargissant
la réflexion aux genres discursifs en
général, A. Petitjean distingue sept
constituants : l'ancrage socio-institutionnel, la
situation de production, le matériau de
réalisation, l'intention communicationnelle,
le mode énonciatif, l'organisation formelle
et le contenu thématique (1991). D.
Maingueneau, pour sa part, distingue six
constituants: le statut des énonciateurs et
des coénonciateurs, les circonstances
temporelles et locales de l'énonciation, le
support et les modes de diffusion, les
thèmes, la longueur et le mode
d'organisation (1996).
Si l'on adopte l'hypothèse de F. Rastier,
pour qui "un genre est ce qui rattache un texte
à un discours" (1989 : 40), il semble
nécessaire de distinguer deux niveaux de
constituants : ceux qui relèvent du contexte
discursif et qui déterminent le texte comme
acte communicationnel ; et ceux qui relèvent
du "cotexte" et qui déterminent le texte
comme message réalisé. On peut,
dès lors, distinguer cinq constituants
nécessaires pour construire la notion de
genre littéraire :
- l'ancrage historico-institutionnel, qui
renvoie à la situation du champ
littéraire et aux dispositifs
symbolico-sociaux qui contraignent la production
des textes (situation centrale ou
périphérique dans l'institution
littéraire, statut du genre, etc.) ;
- le mode énonciatif, qui renvoie au
statut de l'énonciateur
(réel/fictif/feint) ou de l'acte
d'énonciation (sérieuse/ludique,
oral/écrit) ;
- la fonction, qui renvoie à l'effet
intentionnel des textes (fonctions illocutoires et
perlocutoires) ;
- l'organisation formelle, qui renvoie aux
structures textuelles ("plans de textes" (J.-M.
Adam, 1999 : 68-79), "schémas canoniques"
(J. Fontanille, 1998 : 109-116) ;
- le contenu thématique, qui renvoie aux
traits sémantiques des textes (le "sujet",
le "thème", le "monde" construit par les
textes, etc.).
Ce sont assurément les constituant
formels qui ont fait l'objet du plus grand nombre
d'études, sans doute parce que ce sont les
plus visibles, depuis les études de Propp
sur le conte merveilleux (en fait, sur certains
contes russes, ceux d'Afanassiev) jusqu'aux
études plus récentes, de M. Lits sur
le roman d'énigme criminelle (1989), de F.
Helgorsky (1987), d'Y. Reuter sur le roman à
suspense (1987) ou encore d'U. Dionne sur la
structuration romanesque en chapitres (1999), par
exemple.
Chaque genre ne met pas nécessairement en
oeuvre tous les constituants et la
difficulté consiste à s'entendre sur
ceux que l'on estime nécessaires et sur ceux
que l'on estime secondaires. Ce problème
rend indispensable le recours à la notion de
"dominante", introduite par Eikhenbaum et Tynianov,
mais systématisée et diffusée
surtout par Jakobson. Chaque genre se distingue
selon l'importance de ses constituants et, donc,
selon la hiérarchie de ceux-ci : dans le
sonnet, par exemple, les constituants formels
l'emportent (les prescriptions de versification),
dans l'autobiographie, ce sont les constituants
énonciatifs (récit à la
première personne) et thématiques
(récit de vie), etc.
La détermination d'un "noyau
prototypique" de constituants est évidemment
fondamentale puisqu'elle est liée à
la possibilité de reconnaître un
invariant générique à travers
ses transformations éventuelles: ainsi, par
exemple, comment définir le "noyau
prototypique" du "roman", par exemple, de
façon à ce que s'y retrouvent le
roman médiéval et le roman du XXe
siècle et même, à
l'intérieur de celui-ci, le roman selon
Proust et le roman selon Sarraute, par exemple?
Quels traits distinctifs communs y a-t-il entre des
pratiques historiques aussi différentes?
S'agit-il bien toujours du même genre dans
tous ces cas? On voit la nécessité,
affirmée par T. Todorov notamment (1972), de
distinguer entre "genre théorique" (ou
"modèle de genre") et "genre empirique".
En fait, il n'existe aucune règle qui
détermine le seuil d'écart à
partir duquel un texte change de genre.
Molière appelle ainsi "comédie" Dom
Juan, qui ne ressemble guère à
L'avare. A l'inverse, la distance entre les
"drames" bourgeois du XVIIIe siècle et les
"comédies" de la même époque
n'est pas très grande. On admet
généralement que les normes
génériques relèvent de
décisions historico-institutionnelles et que
le respect ou la subversion, par un texte, de ces
normes relève d'une décision
personnelle de l'auteur (à
interpréter, dans les termes de Bourdieu,
comme "stratégie" de conformité,
caractéristique de la "diffusion
élargie", ou d'émergence,
caractéristique de la "diffusion
restreinte"). Les exemples ne manquent pas, dans
l'histoire de la littérature, qui illustrent
ces phénomènes. On verra cependant
que l'identité (et l'écart)
générique relève aussi de la
réception, c'est-à-dire du lecteur.
Mais n'anticipons pas.
Il importe cependant d'insister sur la
nécessité d'éviter un
glissement imperceptible et dangereux du concept au
mot : dire que le roman a changé du Moyan
Age au XXe siècle, c'est dire que le sens du
mot a changé entre ces deux époques.
Le changement dans l'extension de la notion de
"roman" a entraîné un changement dans
sa compréhension.
Généralement, on note que le
nombre de composants (les "lois du genre") varie
d'un genre à l'autre. Certains genres sont
ainsi plus "contraints" que d'autres (le sonnet,
par exemple, l'est davantage que le roman,
précisément). On constate d'ailleurs
- toujours généralement - que les
"lois du genre" sont plus nombreuses et plus
strictes dans les genres oraux (par exemple,
l'oraison funèbre), populaires (par exemple,
le conte merveilleux) ou "paralittéraires"
(voir, par exemple, le roman sentimental) que dans
les genres "littéraires".
2.4. Quelles sont les relations de la notion
de genre littéraire avec les autres
catégories classificatoires,
"exogènes", savantes (comme celles de
"type", de "mode", etc.) et "endogènes",
ordinaires?
La notion de genre littéraire coexiste
souvent avec d'autres notions concurrentes,
tantôt "exogènes", savantes (comme
celles de "type" ou encore de "mode"), tantôt
"endogènes", intuitives, essentiellement au
nombre de quatre (le "récit", la
poésie, le théâtre et la
"littérature d'idées"), qui sont
plutôt le fait des producteurs et des
récepteurs des textes). A ces notions, il
faut ajouter ce que M. Dufrenne appelle en termes
kantiens des "a priori affectifs" (donc subjectifs)
de l'expérience esthétique : le
comique, le tragique, l'épique, etc.
(1953).
Les catégories génériques
exogènes sont celles des théoriciens.
Elles ont fait l'objet de nombreuses tentatives de
systématisation: on peut ainsi citer celles,
déjà anciennes, de K. Viëtor
(1986 [1977]), de N. Frye (1969), de K. W.
Hempfer (1973), d'A. Fowler (1982), ou celle, plus
récente, d'A. Kibédi Varga (1984),
qui a proposé de distinguer les
"catégories génériques"
(recouvrant notamment la distinction vers/prose ou
la "triade" (pseudo-aristotélicienne) du
"lyrique", de l'"épique" et du
"dramatique"), les "genres" proprement dits (comme
le conte, le roman et la nouvelle, par exemple,
pour les genres narratifs, ou la ballade et le
sonnet, par exemple, pour les genres
poétiques) et les "sous-genres" (qui sont
les subdivisions historiques ou thématiques
des "genres": le roman picaresque ou policier, la
tragédie grecque ou
élisabéthaine, le sonnet
pétrarquien ou shakespearien, etc.).
Il n'est guère possible de
préciser le nombre des "sous-genres": en
effet, ceux-ci se laissent eux-mêmes encore
subdiviser en "sous-sous-genres": le roman policier
"noir" ou "d'énigme criminelle", par
exemple, peuvent être
considérés comme des
"sous-sous-genres" du roman policier; le sonnet
amoureux de la Renaissance, par exemple, peut, lui
aussi, être considéré comme un
"sous-sous-genre" du sonnet. Par ailleurs, de
nouveaux "sous-genres" peuvent toujours
apparaître, comme c'est le cas, par exemple,
ces derniers temps, du "thriller médical"
(voir l'écrivain américain Robin
Cook). Enfin, il convient d'ajouter que de
nouvelles perspectives d'interprétation
historique permettent parfois de "découvrir"
des "sous-genres" qui, si l'on veut, n'existaient
pas, mais que la nouvelle interprétation a,
en quelque sorte, créés: il en va
ainsi du "roman célibataire",
"découvert" par J.-P. Bertrand, M. Biron, J.
Dubois et J. Paque à partir de
l'étude d'une configuration
particulière de personnages dans certains
romans de la fin du XIXe siècle (1996).
La tentative de systématisation des
catégories génériques sans
doute la mieux informée, la plus
cohérente et assurément la plus
séduisante est celle de G. Genette dans sa
magistrale Introduction à l'architexte
(1979). Revenant à la Poétique
d'Aristote, Genette propose de distinguer les
"modes", catégories pragmatiques,
relativement constantes et transhistoriques, sont
au nombre de trois: le mode fictionnel (la
diégésis aristotélicienne), le
mode dramatique (la mimésis) et le mode
lyrique (ou poétique). Le concept de genre
sera réservé aux catégories
empiriques de textes, établies
d'après l'observation des données
historiques selon certains critères. Leur
rapport avec les "modes" est complexe, mais non
réductible à une "simple inclusion"
dans les modes. Quant aux "sous-genres", ils
constituent des spécifications
thématiques ou historiques des genres.
Aux catégories distinguées par
Genette, il paraît souhaitable d'ajouter
celle de "type", théorisée ces
dernières années par la linguistique
textuelle: les types sont des formes d'organisation
textuelle globale et abstraite (donc stable et
invariable), reposant, à un niveau
"profond", sur des opérations cognitives en
principe universelles et s'actualisant "en
surface", selon les cultures et les moments, dans
les genres, dont ils régulent
l'hétérogénéité.
Les types sont donc des catégories
superordonnées aux autres et, si l'on s'en
rapporte aux propositions (actuelles
) de
J.-M. Adam, on en distingue cinq: narratif,
descriptif, explicatif, argumentatif et dialogal
(1992).
Ce jeu taxinomique (les types, les modes, les
genres, les sous-genres, etc.) peut sans doute
paraître gratuit. Il n'en démontre pas
moins la nécessité de distinguer
plusieurs "paliers" de catégories
génériques. Par ailleurs, l'on parle
de "type", de "mode", de "genre" ou de
"sous-genre", c'est toujours à
l'intérieur de la problématique de
l'"architextualité" que l'on se trouve, sous
les dehors des relations des textes à des
normes transcendantes. Il vaut cependant mieux
éviter de confondre les catégories,
parce qu'elles se réfèrent, comme on
le voit, à des niveaux d'abstraction
différents: dire d'un même texte que
c'est un "texte narratif", un "roman", un "roman
policier" ou un "polar", par exemple, ce n'est pas
exactement dire la même chose de ce
texte
2.5. Quelles relations un texte entretient-il
avec "son" genre?
Cinquième problème: celui du
statut générique d'un texte. Le
statut générique d'un texte tient,
dans une large mesure, à des indications
paratextuelles: effets de titre rhématique
(l'Elégie aux nymples de Vaux, Le roman de
la momie, Petits poèmes en prose
) ou
thématique (2001 Odyssée de l'espace,
Chroniques martiennes
)., de nom d'auteur
(Simenon, Agatha Christie, Mary Higgins
Clark
), de déclarations liminaires
(préfaces
) ou
périphériques (essais, articles,
intretiens journalistiques
). Mais,
au-delà de ces apparences, d'ailleurs
souvent trompeuses, quelles relations un texte
entretient-il avec "son" genre ?
Un texte peut entretenir deux types de relations
différentes avec "son" genre (J.-M.
Schaeffer, dont les travaux font incontestablement
autorité sur ce point (1986, 1989, 1995),
parle de "régimes de
généricité") : une relation de
répétition (ou de
réduplication) et une relation de
transformation (ou d'écart).
Le régime de la répétition
(ou de la réduplication)
générique
Les textes de genres fortement contraints
fonctionnent selon un régime de
répétition générique.
C'est le cas notamment du sonnet : la lecture d'un
sonnet singulier ("Parfum exotique", par exemple)
le met en rapport avec d'autres sonnets, de
Baudelaire ou d'autres poètes. La logique
d'évaluation du texte est donc une logique
analogique, c'est-à-dire
d'appréciation de la ressemblance ou de la
dissemblance du texte avec les lois du genre
sonnet. C'est le cas aussi des genres relevant de
la diffusion élargie, qui fonctionnent selon
le principe de la reproduction (mêmes
structures formelles, en particulier narratives)
(D. Couégnas, 1992).
Le régime de la transformation (ou de
l'écart) générique
Le régime de la transformation (ou de
l'écart) générique peut
opérer soit analogiquement, soit
généalogiquement. Dans le premier
cas, il s'agit le plus souvent d'une simple
variation (interne) sur les règles
génériques. Dans le second cas, il
s'agit d'une véritable transformation, qui
renouvelle en profondeur la tradition
générique.
Cela dit, pour revenir, à ce que je
disais plus haut, les relations qu'un texte
entretient avec son genre sont graduelles; un texte
n'est jamais qu'un représentant plus ou
moins typique d'un genre. On peut donc dire qu'il y
a des textes prototypiques de genre (conformes aux
"lois du genre"), des textes typiques (les plus
nombreux), qui s'écartent plus ou moins du
prototype, et des textes atypiques, qui ont des
voisinages avec d'autres prototypes, ou qui sont
tout simplement "inclassables" : comme le dit J.-M.
Adam avec humour, "[i]l restera toujours
des baleines, des chauves-souris et des
ornithorynques pour nous embrouiller un peu les
idées, des sirènes et des centaures
aussi" (1992 : 31).
Par ailleurs, le statut générique
d'un texte est sujet à révisions,
anthumes ou posthumes: on sait que Balzac, par
exemple, déniait à ses uvres la
qualité de "romans" - et quel sort la
postérité a fait à cette
dénégation; quant à La
Recherche de Proust, qui ne revendiquait aucun
statut précis, elle a longtemps
hésité entre celui de
l'autobiographie et celui de la fiction, avant de
se stabiliser, si l'on peut dire, dans la position
mixte ou ambiguë qu'on lui reconnaît
aujourd'hui (D. Cohn, 1997) et à laquelle
convient peut-être la notion d'"autofiction"
avancée par S. Doubrovsky (Marie
Darrieussecq, 1996).
Autrement dit, la relation d'un texte à
"son" genre dépend de l'auteur et du
lecteur. Aussi, aux régimes de
répétition et de transformation
évoqués ci-dessus, il convient d'en
ajouter deux autres: la
"généricité auctoriale" et la
"généricité lectoriale".
Envisagés du point de vue de la
production, la relation d'un texte à un
genre dépend de décisions
intentionnelles (imitation /transformation) de
l'auteur et les parentés ultérieures
éventuelles sont, par conséquent,
imprévisibles (J.-M. Schaeffer, 1989 :
147-148).
Mais il ne dépend pas uniquement de
l'intention ni même du projet affirmé
d'un écrivain qu'un texte soit pris ou
reçu comme appartenant à un genre par
lui choisi : si elle résulte de choix
intentionnels, la généricité
d'un texte dépend aussi de sa
réception : comme l'avait imaginé
J.-L. Borgès, Don Quichotte peut être
lu comme un roman policier. Tout ceci montre, une
fois encore, qu'une uvre peut être
appréhendée à divers niveaux
et que son identité générique
est relative aux niveaux que l'on retient comme
pertinents : La Princesse de Clèves peut
être classé comme "récit"
(constituant formel), comme roman psychologique
(constituant thématique), comme roman du
XVIIe siècle (constituant
socio-historico-institutionnel), etc.
Bien entendu, plus le contexte (chronologique ou
culturel) dans lequel le texte a vu le jour est
éloigné, plus les différences
entre généricité auctoriale et
généricité lectoriale peuvent
être grandes. Ainsi, Homère, en
composant (ou, plus vraisemblablement, en
rassemblant) L'Iliade et L'Odyssée, a mis en
oeuvre un certain nombre de règles
génériques qu'il appartient aux
historiens de la littérature
d'établir et que l'on considère
aujourd'hui comme relevant de
l'épopée (même si, à
l'époque d'Homère, la distinction
entre récit mythique et récit
historique n'avait sans doute pas cours). Mais
lorsque nous lisons aujourd'hui L'Iliade et
L'Odyssée, nous le faisons avec notre
horizon d'attente générique actuel,
différent de celui d'Homère et des
Grecs de l'époque archaïque. Ainsi,
alors que L'Odyssée était
naguère considérée comme l'un
des deux volets de ce qui était
considéré comme une
épopée, elle est lue aujourd'hui
davantage comme un roman, en raison de traits
génériques qui sont devenus
pertinents, certains depuis longtemps
déjà &emdash; thème de la
quête, histoire d'amour conjugal, etc.
&emdash;, d'autres plus récemment -
l'utilisation qu'a faite Joyce de la figure
d'Ulysse errant dans Dublin. En d'autres termes,
chaque nouveau contexte de lecture peut
reconfigurer l'identité
générique d'un texte. Un même
texte peut d'ailleurs changer d'identité
générique selon qu'on le
reçoit, par exemple, comme produit par un
auteur espagnol du début du XVIIe
siècle, ou par un auteur français du
début du XXe siècle (je fais ici bien
entendu allusion à la célèbre
nouvelle de Borgès, "Pierre Ménard
auteur du Quichotte" (1975)). La récente
publication de l'dipe de Sophocle dans la
"série noire" chez Gallimard a
été l'illustration parfaite de ce
phénomène.
2.6. D'où vient la notion de genre et
comment a-t-elle évolué au fil du
temps?
Avant dernière question : d'où
vient la notion de genre et comment a-t-elle
évolué au fil du temps ? Les
recherches des historiens (voir, entre autres, H.
R. Jauss, 1986 [1970] ; G. Demerson, 1984 ;
P. Zumthor, 1980, 1987 ; B. K. Lewalsky, 1986 ; R.
Martin et J. Gaillard, 1990 ; Fl. Dupont,
1994
Pour une synthèse, voir K.
Canvat, 1997) ont montré que, si des genres
ont été pratiqués depuis la
plus haute Antiquité, le mot même de
"genre" et les premiers essais de
théorisation de la notion qu'il recouvre
n'apparaissent pas avant la Renaissance. En outre,
sa conception a considérablement
évolué.
Pendant une très longue période,
qui va de l'Antiquité à
l'époque romantique, la notion de genre a
été conçue de manière
essentiellement prescriptive et normative.
L'individualisme romantique s'est mal
accommodé de cette conception et a
prôné, pour s'en démarquer, une
esthétique du mélange des genres dont
se sont revendiqués, chacun à leur
manière, les Hugo, Rimbaud,
Lautréamont, Mallarmé, ainsi que les
diverses avant-gardes du XXe siècle.
Dans les années 60-70, la
réflexion de R. Barthes sur les textes
"scriptibles" (1970), celle de certains des membre
du groupe Tel Quel sur "l'écriture et
l'expérience des limites" (Ph. Sollers,
1968), mais déjà, au milieu des
années 50, celle de M. Blanchot (1955), ont
voulu rendre obsolète la notion de genre,
qui ne semblait plus convenir à la radicale
singularité des "textes", rebelles, par
conséquent, aux catégories
génériques
institutionnalisées.
Deux voies ont été
empruntées pour ébranler la notion de
genre et l'édifice qu'elle soutient :
l'éclatement et l'évitement,
l'excès et le défaut, en quelque
sorte. L'éclatement s'est
caractérisé par la multiplication de
productions inédites ou
dérivées plus ou moins habilement des
catégories dominantes. Dès qu'une
forme littéraire se développe
suffisamment pour accéder au statut de
genre, elle sécrète des variations
qui entraînent des ramifications nouvelles,
des "sous-genres", qui, à leur tour, peuvent
engendrer des "sous-sous-genres", et ainsi de
suite. L'évitement est une autre voie de
contestation. Il peut passer par la contestation,
comme lorsque Hugo, par exemple, s'en prend aux
étiquettes génériques (voir la
préface des Odes et ballades, 1826) D'autres
après lui ont fait de même :
Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud,
Lautréamont
Au début du XXe
siècle, B. Croce a même proposé
de se passer de la notion de genre. Un autre mode
d'évitement, c'est le renoncement sous
prétexte que la notion de genre est
insuffisante pour rendre compte de la
complexité et de
l'hétérogénéité
des uvres. Diderot, dans son essai sur La
poésie dramatique, avait proclamé
l'inadéquation de la règle et du
génie, thème qui préparait
déjà le Romantisme et son goût
pour la "bizarrerie" (voir Hugo dans sa
préface à Cromwell, 1827). Ce travail
a été prolongé par les
écrivains du XXe siècle qui ont
choisi de "brouiller les cartes". (voir l'article
dans Les lettres romanes).
La notion de genre est cependant toujours
restée au centre des pratiques
littéraires et son abandon, voire sa
disparition, paraissent bien improbables. Toute
transgression d'un genre, en effet,
présuppose paradoxalement son existence et
les oeuvres contemporaines, aussi inclassables
soient-elles, ne peuvent prétendre
s'écrire en dehors des genres sans s'y
référer par le fait même ni
sans se constituer elles-mêmes à leur
tour comme modèle (G. Genette : 1969). En
d'autres termes, l'altérité est
toujours relative : le Coup de dés de
Mallarmé est une uvre
singulière parce qu'elle prétend
mener jusqu'à ses limites extrêmes la
tradition lyrique française; on peut en dire
autant de Finnegan's Wake par rapport au
récit occidental.
Le soupçon qui pesait sur la notion de
genre littéraire s'est donc mué, ces
dernières années, en une attitude
ambivalente, faite à la fois de rupture et
de tradition, de contestation et d'adhésion.
L'ultime revirement d'un Roland Barthes est
emblématique de cette
(dé)négation du genre. Après
avoir radicalement mis en cause, on l'a dit, la
notion de genre au début des années
70, Barthes est, en effet, revenu sur ses positions
en 1979-1980, dans une série de cours au
Collège de France intitulés "La
préparation du roman". Selon lui, il
n'était possible d'entrer en écriture
qu'en "fantasmant" un genre, le désir
d'écrire étant toujours désir
d'écrire un "poème", une "nouvelle",
un "journal" ou un "roman"...
La conception classique se fonde avant tout sur
les valeurs de conformité et de tradition,
s'exprimant par la recherche de l'identité
et de la répétition. La notion de
genre y est conçue comme devant servir
à la reproduction de modèles
reconnaissables par tous. Elle renvoie non
seulement à des principes de classement et
de sélection, mais aussi à des
valeurs. Elle sert à quadriller la
littérature, et à y imposer le
rêve d'un univers parfaitement
ordonné, où les espèces
inconnues sont recensées et les "monstres"
pourchassés. Reconnaissance des textes
acceptables et exclusion des textes aberrants:
telles sont les deux faces réversibles de sa
fonction de police.
La conception moderne, qui apparaît avec
le Romantisme et survit dans des courants comme le
Surréalisme, Tel Quel, ou encore le
textualisme de R. Barthes, se constitue, au
contraire, sur les valeurs d'originalité et
de singularité, s'exprimant par la recherche
de l'opposition et de la différence. La
notion de genre y est rejetée comme une
entrave à l'expression individuelle.
Enfin, la conception actuelle (dans le
"réseau de diffusion restreinte", j'insiste)
se définit par un souci de
"dé-construction", de maintien et de
distance, qui se traduit par une attitude
ambivalente à l'égard de la notion de
genre, faite d'acceptation et de refus, en un mot
de distance critique. Si l'on y tient absolument,
on peut qualifier cette conception de
"post-moderne"
2.7. Pourquoi y a-t-il des genres?
L'existence de genres semble bien un
phénomène universel, présent
dans toutes les littératures, occidentales
ou autres, écrites ou orales. Il resterait
donc une (?) question : pourquoi y a-t-il des
genres?
A un niveau très général,
phylogénique, la problématique des
genres littéraires relève de ce que
P. Tort a appelé, je l'ai dit en
commençant, la "raison classificatoire"
(1989). L'activité de classification et de
catégorisation répond, en effet,
à une exigence d'ordre et d'organisation
propre, semble-t-il, à l'espèce
humaine: face à un phénomène
observable, l'homme tend, en effet, naturellement
à le rattacher à une série,
à un ensemble. Cette activité
cognitive, à la fois associative et
discriminante, se fonde sur les opérateurs
de l'identité et de la différence:
elle cherche une récurrence dont le
principe, une fois établi, donne lieu
à des codifications qui peuvent être
institutionnalisées.
Geste élémentaire de la
pensée, l'activité de classification
organise dans la conscience la répartition
des êtres et des choses : classer, c'est
connaître, connaître, c'est classer.
[Pour la "pensée sauvage", par exemple,
comme Cl. Lévi-Strauss l'a montré, ce
sont les mythes qui sont "bons à penser". La
découverte de l'écriture a
accéléré de manière
significative ce cheminement vers l'abstraction.
Les historiens des sociétés antiques,
comme J. Bottéro, ou les anthropologues des
systèmes graphiques, comme J. Goody, ont
montré que la découverte de
l'écriture avait joué un rôle
déterminant dans l'apparition de la "science
des listes" et dans le développement de ces
processus cognitifs fondamentaux que sont
l'abstraction, la conceptualisation ou encore la
généralisation].
Au niveau ontogénique, l'activité
classificatoire a aussi d'importants enjeux
cognitifs. Les travaux des psychologues, ceux de J.
Brunner notamment, ont montré que cette
élaboration repose sur les "contrastes", qui
sont "(...) l'un des outils les plus puissants dont
nous disposions pour construire nos connaissances"
(B.-M. Barth, 1987 : 49). C'est
l'établissement de ces contrastes qui fonde
notre capacité à observer, comparer,
analyser et dégager des traits distinctifs
pertinents pour organiser l'espace des
discriminations. Le processus de
catégorisation fait si intimement partie des
stratégies de conceptualisation que l'on
peut dire qu'il est au fondement même de
l'activité cognitive.
Il importe d'insister sur le fait qu'aucune
classification ne se confond cependant avec le
réel: elle n'est qu'un moyen de le penser.
En d'autres termes, toute classification est une
construction culturelle et, par conséquent,
relative, qui nous en apprend moins sur le
réel que sur la manière dont nous le
pensons (voir les réflexions de M. Foucault
et, dans un autre domaine, celles d'A. Jacquard)
(1981 : 11).
Dans le même ordre d'idées, comme
l'a montré P. Bourdieu (1979), toute
classification, non seulement, est socialement
constituée, mais a une fonction socialement
"constituante". En d'autres termes, si les sujets
sociaux se distinguent par les classements qu'ils
opèrent, ils sont aussi classés par
leurs classements. En outre, toute classification a
partie liée avec la normalisation des
pratiques. Elle est une opération de mise en
ordre symbolique et de maintien de l'ordre
symbolique (P. Bourdieu, 1986 : 41).
Quittant ce niveau très
général, quoique fondamental, de
réflexion, pour en venir à la
question plus spécifique des genres,
l'universalité de la distribution du "fait
littéraire" en classes d'oeuvres ou de
textes plus ou moins nettement
délimitées s'explique peut-être
par le fait que les textes littéraires sont
proches des textes "d'autorité" (et parfois
se confondent avec eux) - textes religieux,
juridiques... -, textes empreints d'un
caractère de sacralité et, pour cette
raison, objets d'une étroite surveillance
(Ph. Hamon, 1990).
La sacralisation des textes littéraires
s'obtient par la codification et
l'institutionnalisation de leurs formes. Sur le
versant de l'écriture, celles-ci permettent
une mise en relief du texte, condition de sa
durée, de sa mémorisation ( ); sur le
versant de la lecture, elles fonctionnent comme
signes (de "littérature") et/ou comme
consignes (de lecture).
Il reste que l'intérêt des
théoriciens de la littérature pour la
question des genres - constant d'Aristote à
nos jours - est un phénomène
singulier dans le champ esthétique, si l'on
songe que la musique, par exemple, ou la peinture,
connaissent, elles aussi des genres.
Selon J.-M. Schaeffer, cet intérêt
s'expliquerait par le fait que la quête de la
"littérarité" s'étant
avérée vaine, les théoriciens
se seraient rabattus sur la question des genres,
qui serait devenue le lieu où se joue la
définition en extension et en
compréhension de la littérature (1989
: 8).
A la différence de la musique ou de la
peinture, qui sont plus immédiatement
identifiables à l'emploi d'un
matériau spécifique et où
s'impose moins, par conséquent, la
nécessité de distinguer entre
pratique artistique et pratique non artistique, la
littérature utilise le matériau le
plus trivial qui soit: le langage. Elle fait donc
partie d'un domaine sémiotique infiniment
plus vaste, celui des pratiques verbales, qui ne
sont pas toutes artistiques. Du coup, le
problème de la délimitation
extensionnelle et définitionnelle de la
littérature est crucial. Et du coup, les
genres, qui prétendent constituer des
classes textuelles définies en
compréhension, sont directement liés
au problème de la définition de la
littérature (J.-M. Schaeffer, 1989 :
8-9).
Je suis tenté, pour ma part, de voir
aussi dans le regain d'intérêt actuel
pour la problématique
générique un des effets du retour de
(à?) l'histoire littéraire, non de
l'histoire littéraire lansonienne ou, dans
son avatar scolaire, "lagarde-et-michardienne",
mais d'une histoire littéraire que l'on
pourrait qualifier de "transtextuelle",
c'est-à-dire à la fois structurale et
historique (J.-M. Schaeffer, 1993). A la fois
forme, institution et histoire, véritable
"forme-sens" (H. Meschonnic) ou "trans-forme" (T.
Todorov), la notion de genre est une entrée
privilégiée pour cette histoire
transtextuelle.
En guise de bilan, je dirais que trois
éléments peuvent être tenus
pour provisoirement acquis.
1. Les genres littéraires sont
· des classes de textes
socio-historico-institutionnelles;
· des catégories construites à
partir de critères à la fois
discursifs (l'ancrage
socio-historico-institutionnel, la situation de
communication, l'énonciation) et textuels
(les structures, les thèmes);
· un espace transtextuel mettant en uvre
deux principes contradictoires mais
complémentaires :
- un principe de clôture (principe
centripète), tourné vers le
passé, la répétition, la
reproduction et gouverné par des
règles;
- un principe d'ouverture (principe centrifuge),
tourné vers le futur, l'innovation, la
variation et déplaçant les
règles.
Les genres littéraires peuvent donc
toujours être réinvestis ou travestis
en fonction d'enjeux socio-culturels et
institutionnels nouveaux.
2. Les relations d'un texte à "son" genre
sont définissables en termes de
différences graduelles par rapport à
un "prototype" : un texte n'est jamais qu'un
représentant plus ou plus ou moins
caractéristique d'un genre.
L'identité générique d'un
texte est donc rien moins que relative. Relative
à la textualité (affaire de
"dominante" et de "noyau prototypique"), mais aussi
relative à l'auteur
("généricité auctoriale") et
au lecteur ("généricité
lectoriale"). Distinguer les deux entraîne
que les catégorisations respectives ne
coïncident pas forcément.
3. Les genres littéraires programment des
contraintes au niveau de la production (type
d'intrigue, type d'univers de fiction, type de
personnage, type de scènes
) et de la
réception (pacte de lecture).
3. Nouvelles orientations
Je voudrais terminer cet exposé en disant
quelques mots des questions qui restent en supsens
et de certaines orientations nouvelles de
recherches, qui pourraient permettre de leur
apporter des réponses.
3.1. Les descriptions de genres
De très nombreux genres restent peu ou
mal connus. Il y a donc d'abord lieu de
procéder à des recherches
descriptives aussi détaillées que
possible, qu'il s'agisse des genres du discours
littéraire, des genres du discours
paralittéraire ou des genres du discours en
général, qu'ils soient écrits
ou oraux. La modestie de cette tâche
n'enlève rien à sa
nécessité, soulignée par J.-M.
Schaeffer:
(
) dans la mesure où toute
activité de textualisation s'inscrit dans le
cadre d'un genre discursif spécifique
(
), multiplier les études
détaillées de genres particuliers
devrait (
) permettre d'éviter les
extrapolations abusives dont les théories du
texte n'ont été que trop
coutumières (1995 : 504).
3.2. Genre, linguistique textuelle et
stylistique
Il reste aussi à étudier
l'influence du genre sur tous les niveaux de
textualisation, qu'ils soient macro- ou
microtextuels, et notamment sur les niveaux
thématique/sémantique (les "univers
de fiction"), structurel/compositionnel (les "plans
de texte"), voire stylistique .
3.3. Genre, pragmatique et
sociocritique
Il reste aussi à étudier plus
précisément les relations des genres
à ce que D. Maingueneau appelle leurs "aires
de communication spécifiques" (1993 :
66-67). On sait ainsi que la tragédie
classique française est inséparable
de l'installation de théâtres et de la
constitution d'un public cultivé menant un
certain mode de vie. De même, l'efflorescence
des genres mondains au XVIIe siècle (les
lettres, les épigrammes, les sonnets, etc.)
sont liés aux salons, c'est-à-dire
à ces cercles de familiers où la
"conversation" circulait "de main en main" (A.
Viala, 1985) : la vogue de ces genres brefs
constitue et maintient un lien social. Tout autre
est l'aire de communication du roman naturaliste,
zolien par exemple, qui suppose un public bourgeois
étranger à l'univers et aux normes de
la fiction. D'où les "protocoles" et le
"surcodage" dans les incipit .
Dans ce domaine de recherches, il serait aussi
intéressant d'en savoir plus sur les
stratégies de positionnement des
écrivains par le genre dans le champ
littéraire. Ainsi, par exemple, que signifie
l'utilisation par Hugo ou par Baudelaire,
respectivement de la "ballade"
médiévale ou du pantoum malais ? De
même, plus près de nous, que signifie
le recours, par Duras, par Sarraute et par
Robbe-Grillet, à l'autobiographie ? Il y
aurait donc lieu de lier l'étude des
"courants", des "écoles" et des
écrivains aux genres qu'ils investissent ou
qu'ils rejettent.
Il reste donc, heureusement, du grain à
moudre. Ce pourrait être une bonne
manière de (ne pas) conclure
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